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Comment l’entreprise peut-elle contribuer à réhabiliter la notion de progrès ?

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En juin 2018, le troisième Forum STI des Nations Unies  – Forum sur la science, la technologie et l’innovation pour les objectifs de développement durable – s’est tenu à New York. Cet événement international et multipartite a été organisé pour faciliter les interactions et le jumelage entre les acteurs, afin de mettre la science et la technologie au service des objectifs de développement durable des Nations Unies et de son agenda 2030.

Lors de cet événement, la vision de SoScience sur le besoin de nouvelles collaborations dédiées à la Recherche et l’Innovation Responsable a été entendue par la voix de Mélanie Marcel, fondatrice de SoScience, lors de son discours lors de la conférence suivante : « Entrepreneuriat social et nouvelles politiques de recherche et d’innovation ouverte »

Cette conférence est l’occasion de partager au niveau institutionnel les convictions, l’expertise et l’expérience de SoScience sur la force de la coopération pour réorienter la recherche et l’innovation vers un impact social et environnemental positif. Une telle coopération et de nouveaux schémas d’innovation exigent en effet une adaptation des politiques actuelles de financement public.

Un tiers des sols de la planète sont endommagés, la moitié des zones humides et des forêts ont disparu au cours du siècle dernier, un tiers de la population mondiale est en surpoids tandis qu’un tiers souffre de malnutrition, nous sommes face à la sixième extinction de masse, le changement climatique est toujours un problème croissant. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont énormes.

La science a un rôle crucial à jouer sur ces questions : bien sûr expliquer le phénomène et donner des clés d’action politique mais aussi trouver et rechercher des solutions à ces questions complexes. L’enjeu est d’accroître l’impact social de la science et des systèmes de recherche et de donner du sens à l’innovation.

Malheureusement, nous sommes passés de l’idée de progrès à l’innovation, comme certains articles scientifiques l’ont révélé en analysant le discours politique au cours des dernières décennies. Le progrès est l’idée que l’humanité a un projet commun de société et utilise la science et la technologie pour l’atteindre. Or, l’innovation aujourd’hui peut être vide de sens : c’est typiquement ce que l’on constate lorsque de plus en plus de start-up développent des gadgets. Nous pouvons penser que Juicero crée plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions.

Certes, la science, la technologie et l’innovation contribuent déjà à construire un monde durable et désirable, mais cette contribution est-elle efficace et optimale ? Le système de recherche et d’innovation n’a pas été construit pour maximiser l’impact social et environnemental sur l’investissement mais – comme la plupart de nos systèmes modernes – il a été construit, et est de plus en plus demandé, pour maximiser le retour économique sur investissement. C’est ce qu’on appelle la « valorisation économique de la recherche ».

Avoir une politique de valorisation économique est extrêmement important, mais serait-il possible d’avoir une politique aussi importante autour de la valorisation sociale et environnementale de la recherche ? C’est l’idée centrale d’un mouvement émergent de « valorisation sociale ». Aujourd’hui, la « valorisation sociale de la recherche » passe par différents acteurs tels que les instituts de recherche, les entrepreneurs sociaux et les organisations spécialisées dans ce domaine comme SoScience. Cependant ces actions restent éparses : aucune valorisation sociale en soi n’est pensée, financée et évaluée ni mise en œuvre à grande échelle par les politiques publiques.

Avec notre besoin de penser l’innovation comme un outil pour améliorer les conditions humaines et notre environnement naturel, de telles politiques deviennent nécessaires.

La position forte et exemplaire de l’Institut français du développement durable marque une évolution positive dans ce sens. L’Institut de Recherche pour le Développement en France (plus de 800 chercheurs) a posé une question cruciale dans son rapport annuel 2016 : comment renforcer la contribution sociétale de sa recherche ?

Ils ont décidé de sortir du modèle où l’institut de recherche fait ses recherches, publie puis partage l’information dans un mouvement descendant vers la société et ont posé la question « Comment pouvons-nous co-créer avec la société et comment pouvons-nous nous ouvrir pendant la processus réel de recherche et d’innovation ? Pour ce faire, ils ont conçu des « Campus de l’Innovation », en commençant par la première pierre à Bondy près de Paris (France). D’autres ont été mis en œuvre rapidement à travers le monde comme à Ouagadougou (Burkina Faso) ou à Dakar (Sénégal). Ces campus sont des lieux physiques où scientifiques et société civile peuvent se rencontrer et co-créer des projets afin de répondre aux enjeux de durabilité et de société. Fait intéressant, pour ce faire, il est nécessaire de repenser le modèle actuel. À titre d’exemple, l’Institut de Recherche pour le Développement en France s’est associé à SoScience – pionnier de la Recherche et de l’Innovation Responsables en Europe – pour concevoir un nouveau modèle permettant aux scientifiques de travailler avec des entrepreneurs sociaux. Ces modèles, appelés The Future Of, sont des programmes phares de SoScience. Chaque The Future Of se concentre sur un thème spécifique tel que l’Eau, les Sols, l’Alimentation, les Déchets… Autour de ce thème scientifiques et entrepreneurs sociaux se rencontrent afin de collaborer. L’objectif est de créer un espace qui n’existe toujours pas pour que ces acteurs collaborent. Il existe une forte demande pour de telles collaborations à la fois dans le monde de l’impact social et dans le monde scientifique : ainsi, dans The Future Of Water, 28 participants au programme conduisent à 75 intentions de collaborer.

Lors du programme The Future Of Soils, nous avons eu un entrepreneur social tunisien qui a développé un polymère super-absorbant bio-sourcé. En mettant ce polymère dans le sol des zones désertiques, il peut retenir l’eau de la pluie dont les plantes pourront bénéficier par la suite. Au cours de notre programme, cet entrepreneur social a rencontré un scientifique : un microbiologiste spécialiste des micro-organismes des sols et de leur relation avec la santé des sols. Ils ont décidé de s’associer pour évaluer l’impact du polymère sur la santé des sols et comment concevoir un produit régénérant et nourrissant pour les sols. L’accès à la science et aux laboratoires devient essentiel pour cette nouvelle génération d’entrepreneurs sociaux afin de garantir que leurs innovations ont réellement un impact puissant et positif sur le monde.

En effet, ce genre de collaborations est encore aujourd’hui une exception. Les scientifiques sont censés collaborer avec des acteurs classiques tels que les grands industriels mais aucune incitation n’existe pour les faire collaborer avec la société civile. C’est précisément pour cela que nous avons créé le modèle « The Future Of » avec l’Institut français du développement durable : afin de développer un espace où de telles collaborations ont lieu et de permettre à ces partenaires de mieux se connaître.

Cependant, une fois que ces partenariats ou projets d’innovation d’entrepreneurs sociaux scientifiques émergent, ils ont encore besoin d’accéder à des fonds pour développer leurs idées. Si l’on veut dynamiser de tels modèles, il faut repenser en amont le financement de la science et de la technologie pour pouvoir les transformer en entreprises sociales. Ou – ce qui revient au même – de repenser un financement audacieux des entrepreneurs sociaux leur permettant d’investir en R&D. Dans un sens, nous avons besoin d’un outil de financement qui relie le financement de l’innovation scientifique/technique et sociale.

Des entités au sein des agences de développement international, des organismes de financement de la recherche et des gouvernements sont nécessaires pour investir et soutenir ce nouveau type d’innovation.

De nombreuses idées de recherche restent dans le laboratoire, plutôt que d’être développées en produits commerciaux. Il y a plusieurs raisons à cela, notamment :

1. MANQUE DE FINANCEMENT POUR CONSTRUIRE UN PRODUIT COMMERCIAL EN RAISON DES RISQUES DE DÉMARRAGE PRÉCOCE

Les véhicules de financement traditionnels ne sont pas adaptés à ces nouveaux acteurs (les entrepreneurs sociaux scientifiques – appelés scipreneurs sociaux) et collaborations. Le capital-risque privilégie les investissements en software plutôt que les investissements en hardware. L’investissement à impact est encore naissant et en augmentation, mais les montants des investissements sont généralement trop faibles pour soutenir la R&D à un stade précoce ou les fonds ne sont pas disposés à investir dans la R&D en raison des risques élevés et du manque d’expertise interne pour évaluer les projets.

Par exemple, Opus12, une entreprise soutenue par Echoing Green a été fondée par 2 scientifiques de Stanford et 1 de Cornell. Ils avaient développé une méthode scientifique – utilisant de l’eau, des catalyseurs métalliques et de l’électricité pour convertir le CO2 en d’autres produits hydrocarbonés, y compris des carburants propres – afin de créer un cycle zéro carbone. Pourtant, ils ont dû compter sur le financement de la R&D des universités, des gouvernements et de la philanthropie pour construire un prototype, et n’ont pas pu attirer de financement traditionnel jusqu’à récemment – prouvant la faisabilité du marché et de la technologie.

2. MANQUE DE CAPACITÉS D'ÉQUIPE AVEC DE NOMBREUX SCIENTIFIQUES QUI ONT UNE EXPERTISE MINIMALE en business

Il est essentiel d’investir dans la bonne équipe avec une combinaison de science, de connaissances du terrain et d’expertise commerciale, de développer des talents à fort potentiel et de trouver les bons leaders avec passion, objectif, magnétisme et résilience. C’est la stratégie développée dans le domaine de l’entrepreneuriat social par des organisations de premier plan telles que Echoing Green et Ashoka. C’est ainsi que nous pensons que les collaborations entre scientifiques et entrepreneurs sociaux permettent de combler le fossé entre la recherche et la mise en œuvre, d’amener le terrain au labo, ou le labo au terrain.

Cependant, une discussion subsiste autour des cadres requis pour investir dans la science qui n’ont pas encore été prouvés d’un point de vue technologique ou commercial. Les investisseurs classiques ont une aversion au risque, en particulier avec l’entrepreneuriat hardware et social, ce qui rend le déficit de financement extrêmement difficile à combler. C’est pourquoi un fonctionnement public et des outils de financement de ce type de collaborations et de scipreneurs sociaux sont aujourd’hui nécessaires. Comment faire des investissements intelligents dans la science précoce qui visent d’abord l’impact social et environnemental ? Cette question nécessite une certaine conception et repenser les cadres d’investissement existants.

Les organisations intergouvernementales telles que l’ONU, les politiques nationales et les gouvernements locaux jouent un rôle de plus en plus important dans l’augmentation et l’amélioration des investissements dans la science, la technologie et l’innovation. De telles organisations peuvent fournir des investissements technologiques et tolérants aux risques du marché, et une volonté de financer la R&D pour atteindre les ODD, avec des horizons temporels plus longs pour le retour sur investissement attendu.

SoScience a travaillé avec l’Agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Dans le cadre de ses travaux, l’agence participe au financement de projets, de la recherche à la réalisation : elle est l’un des principaux organismes de financement de la recherche (RFO) dans le domaine de la recherche environnementale en France. Cette RFO a travaillé avec SoScience pour explorer de nouveaux critères et outils de financement potentiels pour mieux soutenir les scipreneurs sociaux. L’une des principales conclusions de notre travail était que le schéma de financement actuel n’est pas adapté à la collaboration entre les scientifiques et les laboratoires de recherche et les acteurs du changement social tels que les entrepreneurs sociaux, les ONG et les associations. Ces acteurs ont des besoins différents en termes de flexibilité des fonds, de calendrier, de contraintes budgétaires… Dans la plupart des fonds de recherche d’aujourd’hui, être un universitaire est requis pour être éligible et les consortiums sont considérés soit comme des universitaires, soit comme un partenariat entre une académie et un industriel majeur, jamais comme un partenariat entre l’académie et un acteur de la société civile. Cela conduit à un manque d’accès aux capacités de R&D pour l’économie sociale et solidaire. Il est nécessaire de repenser les outils de financement qui peuvent réellement embrasser ces collaborations entre universitaires et acteurs locaux.

Le besoin est clair pour un nouveau type d’économie (y compris l’économie sociale et solidaire, l’entrepreneuriat social…) et son importance croissante en tant que levier pour amener la science, la technologie et l’innovation du laboratoire sur le marché et le monde à impact social. Des entités au sein des agences de développement international, de la philanthropie et des gouvernements sont nécessaires pour investir et soutenir ce nouveau type d’innovation.

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