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Valorisation recherche : Brevets et création d’entreprises sont-ils synonymes du succès ?

Valorisation recherche : Brevets et création d’entreprises sont-ils synonymes du succès ?

Table des matières

chercheurs dans le doute

Ca y est : votre institut de recherche vient de publier les derniers chiffres de sa stratégie de valorisation de la recherche ! Alors, vous observez le nombre de brevets déposés et de start-ups créées avec fierté. Puis vous vous rappelez de la crise climatique, des fractures sociales grandissantes et de la récente crise sanitaire. Le doute vous assaille. Etes-vous bien sûrs que ces brevets et ces entreprises vont résister aux crises à venir? Voire mieux, y apporter des réponses ? Est-ce que les services de valorisation peuvent encore se concentrer uniquement sur leurs retours économiques ?

Et si une “bonne” valorisation n’était pas ce que l’on croit ?

La valorisation recherche : une vision économique du monde

Quand on travaille dans le monde de la valorisation de la recherche, on a en tête en premier lieu la question économique. Rien de plus normal ! Après tout, c’est la raison d’être de la valorisation.

Ainsi, on peut lire, selon les sources, que la valorisation de la recherche est “la transformation des savoirs fondamentaux en nouveaux produits et services marchands” [1]. Pour le Conseil National d’Évaluation de l’enseignement supérieur c’est le moyen de “rendre utilisables ou commercialisables les résultats, les connaissances et les compétences de la recherche”.

Au niveau européen la vision est similaire. En 2016, la Commission Européenne m’a mobilisé pour évaluer les politiques de recherche européenne en matière de Recherche et Innovation Responsable (RRI). Je me suis concentrée sur l’implication de parties prenantes diverses dans les projets de recherche et innovation financés. Parmi mes constats :

  • la transformation de la recherche en innovations (la valorisation donc) concernait à plus de 90% des relations “académie – entreprises”
  • dans 80% des cas, les relations “académie – société civile non marchande” ne dépassaient jamais le débat. Comme si le passage à l’innovation était limité au circuit marchand.

 

A tous les niveaux, les métiers de la valorisation se concentrent sur les résultats économiques, sonnants et trébuchants. En conséquence, les partenaires envisagés se réduisent aux entreprises.

La valorisation recherche : quels indicateurs ?

Bien entendu, ce n’est pas parce que l’attention principale porte sur la question économique que les enjeux sociaux et environnementaux sont absents. Au contraire, il n’y a pas un document stratégique qui ne les mette en avant. Pourtant la réflexion à leur sujet est anecdotique. Le contenu du travail de valorisation ne change pas à leur lumière. Faisons un petit exercice :
  • choisissez un institut de recherche français
  • prenez 5 minutes pour trouver le nombre de brevets dont il est co-propriétaire
  • prenez tout le temps nécessaire pour trouvez le nombre de bénéficiaires de sa valorisation

 

Ce n’était pas un exercice facile ! Si c’est une mission impossible, c’est parce que les enjeux sociaux et environnementaux sont mentionnés sans être sérieusement intégrés aux objectifs à atteindre. Le meilleur moyen de s’en convaincre est de se demander : quels objectifs sont chiffrés ? Qu’est-ce qui est mesuré in fine ?

Je préparais récemment une formation pour le CEA sur l’intégration des enjeux sociétaux dans la réponse aux appels à projet européens. En me rendant sur les sites internet de 3 grands instituts de recherche français (CEA, CNRS et INRAE), j’ai trouvé exactement les mêmes indicateurs de mesure du succès de la valorisation :

  • nombre de brevets
  • nombre de start-ups créées
  • nombre de laboratoire mixtes avec des entreprises

 

Aucune mention aux grands défis sociaux et environnementaux n’apparait dans les résultats chiffrés. Cela peut paraitre anecdotique. Pourtant ce qui n’est pas mesuré ne sera ni suivi, ni amélioré. Certains diront que mesurer des impacts sociaux et environnementaux est trop complexe ! Autant s’en tenir à des informations monétaires, qui sont simples à comptabiliser et à comparer.

Peut-on déduire l'impact sociétal d'un projet à partir de son impact économique?

Les chargés de valorisation me posent régulièrement cette question lors de formations.

 

Prenons un exemple concret qui montre que cette approche est limitée : un projet de transformation de déchets en énergie sur une exploitation agricole. Admettons que le dispositif technique envisagé permette de s’installer directement sur la ferme. Les contraintes technologiques vont influencer le dimensionnement économique de la solution. La formule économique qui fonctionnera pour telle technologie va circonscrire le type de bénéficiaires y ayant accès. 

Par exemple, il faudra peut être un exploitant possédant un nombre minimal d’hectares pour que la solution soit rentable. Dans une vision classique de la valorisation, vous pouvez trouver un lien direct entre la question économique et la question sociétale. En calculant mon marché (dimension économique), je peux accéder à mon nombre de bénéficiaires (dimension sociale). Et même pourquoi pas, au tonnage de déchets revalorisés en énergie (dimension environnementale).

Pour autant, cette approche est limitée. Ici, l’impact social découle de la réflexion économique et non l’inverse. Pourtant, un succès économique n’est pas forcément synonyme de succès sociétal.

La valorisation recherche: imaginer une autre approche

Imaginons une valorisation qui place d’abord la question sociétale au coeur de sa démarche. Dans notre exemple, on ne peut pas s’arrêter au dimensionnement de la solution. Les résultats de ce dimensionnement en terme de bénéficiaires vont nous permettre de nous poser de nouvelles questions : qui peut y avoir accès ? Est-ce juste ? Est-ce que certaines populations sont particulièrement mises à l’écart de la solution ? Mais aussi : est-ce que la création d’énergie permise est assez ambitieuse au regard des enjeux climatiques ? En fonction des réponses à ces questions, le travail du chargé de valorisation et des chercheurs consiste à retravailler la copie. Comment modifier la technologie pour la rendre accessible ? Quels mécanismes économiques peut-on imaginer ? Quel modèle de distribution serait plus juste ? Doit-on modifier la technologie et dans quel sens ?

C’est un changement d’état d’esprit. On ne peut pas déduire un impact social d’un calcul économique, pour la simple et bonne raison qu’il ne suffit pas de calculer. Il faut avoir une approche pro-active pour s’assurer que sa valorisation n’est pas qu’économique. Et pouvoir s’en assurer demande d’utiliser de nouveaux critères de mesure !

Pour remettre les problématiques climatiques et sociales au coeur de la valorisation de recherche, il faut mettre à jour les critères et indicateurs qui sont suivis.

Mesurer ce qui compte dans la valorisation recherche

Vous vous demandez sûrement en temps que chargé de valorisation de votre institut de recherche : faut-il vraiment en passer par là ? Le chemin semble semé d’embuches, et très peu d’organisations savent mesurer des impact sociétaux. Le directeur innovation d’un grand institut de recherche européen m’a même dit: “On ne le mesure pas mais on le fait, car c’est l’impact le plus important pour nous !” D’autres variantes existent: “Cela se fait naturellement” “C’est une évidence” ou encore “Il n’y a pas besoin de le forcer parce que c’est dans ce but que la recherche existe”.

C’est peut être ma formation scientifique qui parle, mais j’ai du mal à croire qu’on décide de ne pas mesurer ce qui compte le plus. D’autant plus quand les indicateurs existent !

Un exemple: l'entreprise Nutriset

Cette entreprise s’est créée avec une mission sociale très claire : mettre fin à la faim dans le monde. L’ensemble de ses activités sont au service de cette mission. La valorisation de la recherche n’y coupe pas ! En partenariat avec l’IRD l’entreprise a révolutionné le secteur humanitaire. En 1996, elle met sur le marché la première pâte nutritive prête à l’emploi (Ready-to-Use Therapeutic Food ou RUTF). Je pourrai vous parler de ses brevets, de sa stratégie de propriété intellectuelle (qu’elle met au service de sa mission sociale !), de ses partenariats de recherche ou de son chiffre d’affaire. Mais l’entreprise utilise un autre indicateur de succès que l’on trouve trop rarement. Nutriset c’est 10 millions de bénéficiaires. 10 millions de personnes sauvées de la famine par les produits de l’entreprise et de la recherche.

Cette approche de l’impact de la recherche se généralise. Dans le nouveau programme de financement de la recherche européen, Horizon Europe, chaque projet doit expliquer avec détail et pertinence son “chemin vers l’impact”. Cet impact n’est pas qu’économique ou scientifique : il comprend l’impact social et environnemental. Evidemment, ces impacts doivent être mesurables.

Pour reprendre le cas de Nutriset, de nouveaux indicateurs peuvent être de véritable mesure du succès. 10 millions de personnes sauvées de la famine, c’est quand même plus inspirant et utile que 3 brevets et 1 start-up créée non ?

Mettre en oeuvre ce travail de recensement des bénéficiaires est possible : c’est ce que fait le secteur de l’entrepreneuriat social depuis près de 30 ans.

Une autre valorisation est possible

Bien entendu, pour obtenir de bons résultats sur ces nouveaux critères, vous allez devoir modifier également vos pratiques. Lorsqu’on ne cherche plus le même résultat, lorsque la performance n’a plus le même visage, les métiers changent en conséquence.

Assis de Souza montre cela dans son article “A Conceptual Proposal for Responsible Innovation”. Dans cet article, l’innovation responsable est mise en regard de l’innovation traditionnelle. L’auteure montre que chaque brique constitutive de l’innovation classique trouve son pendant dans l’innovation responsable. Toutes les briques sont conservées. Dans les deux modèles on trouve une réflexion éthique, des verrous technologiques, des impacts économiques, la prise en compte des parties prenantes, etc. Et en fonction du modèle, ces briques ne recouvrent pas la même chose, ni la même façon de faire son métier.

L’éthique déontologique de l’innovation traditionnelle laisse la place, dans l’innovation responsable, à une éthique des vertus et des finalités. Le contexte (pays, secteurs, concurrents) passe de la toile de fond à une partie active du processus d’innovation. Le management du risque économique devient un management du risque ressource et pollution, de l’inclusivité et de l’acceptabilité. La qualité et la sécurité de l’innovation traditionnelle sont augmentées du bien-être dans l’innovation responsable. L’innovation traditionnelle anticipe les prochaines normes juridiques. L’innovation responsable anticipe les futurs désirables.

Changements de pratiques

Chez SoScience, nous insistons aussi sur le fait que les résultats de l’innovation responsable ont plus de chance d’aboutir à des entreprises “sociales”, c’est-à- dire des entreprises dont le premier objectif est l’impact social ou environnemental. L’innovation traditionnelle mène plutôt à des entreprises classiques.

Passer de l’innovation traditionnelle à l’innovation responsable ne veut pas dire détruire les briques fondamentales du processus d’innovation. Ce sont les mêmes briques qui doivent gagner un nouveau sens et au sein desquelles les pratiques évoluent.

Passer de la valorisation économique à la valorisation sociale et environnementale c’est exactement la même chose ! A chaque étape du processus (R&D, prototypage, contractualisation, industrialisation), de nouvelles façons de penser et de nouveaux acteurs viennent enrichir la démarche.

📣 Vous êtes intéressés par ces pratiques ? Retrouvez mon live du 1er avril 2022 sur le sujet

[1] Laperche, B. (2002). Le carré organique de la valorisation de la recherche: Le cas d’une jeune université dans un contexte de crise. Politiques et gestion de l’enseignement supérieur

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