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Les promesses industrielles : efficaces mais contreproductives

Les promesses industrielles : efficaces mais contreproductives

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Que valent les promesses contemporaines ? A l’heure où le 6ème rapport du GIEC est sorti et où vont pleuvoir de nombreuses annonces – “pledges” et autre engagements de la part des industriels et des gouvernements – la question est brûlante.

qu'est-ce qu'une promesse industrielle ?

La promesse est un engagement auprès d’une personne ou d’un collectif, formulé par un acte de langage, et dont la tenue doit avoir lieu dans le futur. C’est un objet complexe :

  • c’est à la fois un énoncé (c’est-à-dire acte de langage, discours) et un ensemble de pratiques (de la croyance à la réalisation de l’action),
  • la promesse lie le plus souvent deux personnes, pourtant il est possible de se promettre à soi-même ou à un groupe,
  • enfin elle connecte le présent (l’énoncé) et le futur (la réalisation) mettant à l’épreuve la volonté dans le temps.

Au XVIIème et XVIIIème siècle, Hobbes et Hume, parmi les premiers philosophes à penser le contrat social, font de la promesse une pierre centrale de leur théorie des sociétés humaines. La question qu’ils se posent est la suivante : “Comment l’Etat peut exister ? Comment les êtres humains arrivent-ils à collaborer si nombreux, sur de grandes distances et temporalités ?” La promesse vient apporter une réponse à cette question : que ce soit pour s’entraider à récolter le blé (exemple utilisé par Hume dans Traité de la nature humaine) ou pour construire de grandes infrastructures et lancer des fusées dans l’espace, il faut pouvoir compter sur la parole d’un autre (et de nombreux autres) pour réussir à se coordonner. Promettre et tenir ses promesses est nécessaire à la création des collectifs humains.

Alors que Hobbes et Hume s’intéressaient au rôle de la promesse pour comprendre comment la société existante s’était constituée, nos promesses contemporaines nous parlent d’une société à venir. En voilà deux exemples emblématiques :

  • Promesse innovation – ces promesses accompagnent l’annonce de l’émergence de technologies à venir (indépendamment de leur réalisation effective) : la 5G va nous permettre de naviguer plus vite, les voyages dans l’espace et la terraformation vont nous permettre d’aller vivre sur Mars, etc.
  • Promesse écologique – correspondent à cette catégorie les « environmental pledges » à horizon 2030 ou 2050 dont aucune grande entreprise, pas plus que les États, ne peuvent se passer aujourd’hui : sont affirmés des montants de réduction des émissions de carbone, l’arrêt ou la modification de certaines activités, etc.

Alors, que valent ces promesses ? Il est important de noter d’abord qu’elles sortent du cadre juridique : les entreprises sont tenues de respecter la loi bien entendu, mais lorsqu’une entreprise parle d’une action qu’elle, ou que son produit, va accomplir dans le futur, la loi ne peut servir de médiateur qu’à condition que ces actions aient fait l’objet d’un contrat en bonne et due forme. Ce n’est pas le cas des promesses innovations et des promesses écologiques. Ces promesses présentent l’avenir comme un horizon, c’est-à-dire un « demain sera meilleur », ce qui en fait des objets engageants moralement mais non contraignants. La question à laquelle chaque consommateur aimerait une réponse est alors : vont-elles être tenues ?

Jusqu’au XXème siècle, il a toujours été considéré que le temps qui passe met la promesse en danger : c’est le phénomène de la faiblesse de la volonté. La volonté est maximale dans l’instant présent, mais se délite petit à petit. Ainsi, j’ai bien l’intention de faire ce que j’annonce au moment où je promets, mais le temps qui passe met ma volonté à l’épreuve et je peux changer d’avis. Celui qui promet modifie ses intérêts, ses capacités, ses envies et in fine sa décision ultime de tenir ou non sa parole. Avec une telle vision, il est légitime de se demander comment les promesses contemporaines pourraient être tenues : les promesses innovations et écologiques ont pour horizon plusieurs dizaines d’années, elles sont prononcées par des entités institutionnelles (entreprises, laboratoires, représentants publics) et données à une entité tout aussi vague et changeante : la société. Un tel horizon temporel devrait rendre ces promesses extrêmement incertaines et difficiles à tenir.

Pourquoi alors voyons-nous une prolifération de cette forme de discours, un renouvellement constant de promesses avec un horizon temporel si lointain ? Quel est l’intérêt des acteurs concernés à les faire, à les écouter et à les croire, si ces objets sont si fragiles ? La question qui se pose n’est pas tant de savoir si elles vont être tenues, mais à quoi elles servent.

Comment nos promesses modèlent le monde, qu'elles soient tenues ou non ?

Au XXème siècle, Hannah Arendt fait de la promesse un des deux piliers qui permet à l’homme d’agir dans sa théorie de l’action humaine, Condition de l’homme moderne (1958). Arendt y décrit le « pouvoir de stabilisation propre à la faculté de faire des promesses »[1]. Dans un monde où il est impossible de « prédire les conséquences d’un acte » tout comme de « garantir aujourd’hui » la continuité et la stabilité des individualités, c’est-à-dire un monde particulièrement incertain et imprévisible qu’il est impossible de contrôler, il devient très difficile d’agir. Tout le monde l’a ressenti lors de la crise sanitaire : sans savoir ce qui nous attend en terme de confinement, de déplacement, etc. prendre de décisions peut s’avérer très compliqué. Or le monde dans lequel nous vivons, au-delà de la crise sanitaire, est très incertain, ce qui pourrait nous empêcher d’agir (comment savoir quelles sont les bonnes actions quand rien n’est contrôlable ou prévisible ?) ou nous mener à la recherche d’une « sécurité qui repose sur la domination » de soi et des autres (il serait possible d’agir uniquement si tout est sous contrôle, menant ainsi à une dérive autoritaire). Pour Arendt, la promesse permet de s’extraire de ces deux extrêmes : elle permet d’évoluer dans un monde qui reste incertain, tout en conservant pour les humains leur liberté. En effet, les promesses ménagent pour les hommes des « îlots de prévisibilité » ou de « certitude » au sein d’un univers essentiellement imprévisible. C’est parce que nous sommes absolument sûrs de nos promesses, du fait que la parole donnée sera tenue, que nous pouvons agir et naviguer presque à vue dans l’océan d’incertitude qu’est l’avenir.

Loin d’être fragiles, il semble que nous comptons sur nos promesses comme des piliers sûrs et solides qui nous permettent de savoir comment nous devons agir et quels choix nous devons faire dans nos vies. Nous agissons en fonction de ce qui nous a été promis en considérant que c’est le réel : on promet de venir me chercher à la gare, et je ne réserve pas de voiture pour me déplacer moi-même ; ou bien j’entends cette promesse faite à quelqu’un et je sais alors que tel jour à telle heure l’énonciateur ne pourra pas être ailleurs qu’à la gare. Je peux utiliser cette information pour agir, et en général nous ne nous en privons pas. C’est parce que, pour utiliser les mots d’Arendt, ceux qui sont capables de promettre ont la « capacité de disposer de l’avenir comme s’il s’agissait du présent ». Quand je crois à une promesse, j’agis comme si le monde dans lequel je me trouvais était celui où cette promesse est effectivement tenue, et tant que rien ne me prouve le contraire, c’est bien en référence à ce monde-là que s’orientent toutes mes décisions.

Ceux qui sont capables de donner leur parole, ne sont pas seulement en maîtrise de l’avenir, ils donnent également le “la” sur nos comportements d’aujourd’hui. Ainsi la promesse, qu’elle soit tenue ou non, a une efficacité.

La contre-performance du monde industriel

Tout le monde ne peut pas activer cette efficacité. Les promesses innovations et les promesses écologiques ne peuvent pas être énoncées par n’importe qui. Un grand industriel comme Total peut parler de sa capacité à réduire ses émissions de CO2 grâce aux développements de technologies de captation de carbone. Si un simple particulier tient ce discours, il ne sera pas crédible puisqu’il n’est pas en mesure de développer ces technologies. Nous accordons notre confiance à des acteurs très particuliers pour ce type de discours : en grande majorité les industriels. L’historien François Jarrige nous rappelle que la confiance dans les promesses innovations a moins de 200 ans [2]. Il y a deux siècles elles étaient accueillies avec beaucoup de scepticisme : face à la crise écologique (déforestation), politique (peur du peuple) et sociale (paupérisation et montée des inégalités), le fait que l’innovation technologique puisse apporter des réponses aux problèmes vécus n’était pas une évidence. Pourtant, « La science ouvre un nouveau régime de promesse » nous dit François Jarrige. Il nous indique que nous ne nous tournons plus vers la religion ou l’État désormais, que le « politique » en général a été « mis en impuissance » et que c’est pour cela que l’on attend de la science et de la technique de répondre à nos enjeux actuels. C’est ce qu’il appelle la « réactivation des promesses scientifiques ».

Savoir qui a le droit de parler de l’avenir revient en partie à savoir qui a le droit d’en être l’auteur. Ceux à qui l’on accorde notre confiance en écoutant leurs promesses sont aujourd’hui ceux qui ont le plus de pouvoir réel sur l’avenir. Bien sûr la légitimité de la parole est ancrée dans des raisons rationnelles, mais cela n’est pas suffisant. L’ouvrage Confiance, Croyance, Crédit dans les mondes industriels sous la direction de Bernard Stiegler, nous montre que les acteurs perçus comme légitimes pour promettre, et que l’on va croire, ne sont pas forcément les plus à même de tenir leurs promesses mais ceux en qui nous avons confiance et dont nous avons une bonne perception [3]. Au-delà des capacités techniques, c’est l’adhésion aux discours de la part de la communauté qui rend les promesses efficaces. Ce n’est donc pas parce que Total peut développer une technologie de captation de carbone (ce qui n’est d’ailleurs pas sûr) que nous croyons qu’il le peut, mais parce que nous le croyons que nous décidons de nous fier à l’avenir qui nous est proposé, et que nous donnons son pouvoir à la promesse en agissant aujourd’hui comme si ce qui était promis était assuré. Les promesses permettent aux acteurs qui les énoncent, pour eux-mêmes mais aussi pour tous ceux qui y croient, d’agir aujourd’hui comme s’ils pouvaient faire plier le futur selon leurs désirs.

Pourtant, les promesses de solutions techniques à venir comme les technologies de captation du dioxyde de carbone sont un piège dangereux qui nous poussent à augmenter encore davantage notre consommation et nos émissions de CO2, nous alertent des scientifiques du climat [4]. Alors que la promesse ne sera pas forcément tenue, elle est diablement efficace : tous les acteurs qui y croient ne changent pas leurs habitudes de consommation, puisqu’une solution va arriver, c’est certain ! En agissant ainsi, ce qu’on croyait éviter (une augmentation du CO2 dans l’atmosphère) est précisément ce qui arrive [5]. Les promesses industrielles contemporaines sont efficaces, mais elles sont bien souvent contre-productives : elles réalisent l’inverse de ce qu’elles promettent.

Face à l’urgence environnementale qui est la nôtre, pouvons-nous nous contenter d’accepter les promesses qui sont faites ?

Ceux qui n’ont pas le pouvoir de promettre aujourd’hui, qui ne participent pas aux promesses innovations et aux promesses écologiques, c’est-à-dire les citoyens, sont à la fois dans une situation de vulnérabilité, à la merci de ceux qui promettent, et d’impuissance politique puisque leur incapacité à être les énonciateurs jette la lumière sur leur manque de pouvoir. Comment reprendre ce pouvoir ?

Nous pourrions esquisser un début de marche à suivre pour se réapproprier l’avenir : donner aux citoyens les moyens pour faire et tenir ces promesses, qu’elles soient promesses innovations ou promesses écologiques. Le débat démocratique doit déborder sur nos discussions d’avenir et de choix techniques.

[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958, Editions Pocket, p.310-314, ainsi que pour toutes les citations entre guillemets qui suivent.

[2] François Jarrige est historien, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne et auteur de « Technocritiques: Du refus des machines à la contestation des technosciences ». Les citations sont tirées de la conférence de l’Atécopol du 20/03/2019 disponible en ligne: https://www.youtube.com/watch?v=0tUBJXHsjLs

[3] Confiance, Croyance, Crédit dans les mondes industriels sous la direction de Bernard Stiegler. Voir en particulier le chapitre cinq, Confiance et économies politiques rédigé par Laurence Fontaine, historienne.

[4] Climate scientists: concept of net zero is a dangerous trap, James Dyke, Robert Watson, Wolfgang Knorr, 22 avril 2021, The conversation, https://theconversation.com/climate-scientists-concept-of-net-zero-is-a-dangerous-trap-157368

[5] Sur l’inefficacité des engagements pris par les grandes entreprises, voir notamment Overselling Sustainability Reporting, Kenneth P. Pucker, Mai-Juin 2021, Harvard Business Review, https://hbr.org/2021/05/overselling-sustainability-reporting

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