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Est-on vraiment sourd aux appels de nos scientifiques ?

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Au micro de Camille Crosnier, deux questions posées par Aurélien Barrau nous ont interpellées. « Globalement on écoute les médecins. “Pourquoi n’écoute-t-on pas les climatologues et les biologistes face à la méta-crise écologique qui se profile ? Parce que la situation est parfaitement claire quant à l’anéantissement biologique global qui est déjà en cours. L’autre point que je trouve intéressant c’est qu’ici on accepte des restrictions très fortes de liberté pour sauver nos vies. Il faut le faire tant que ça reste provisoire bien sûr. Pourquoi n’acceptons-nous pas des restrictions de liberté, qui seraient infiniment moindres et qui ré-ouvrirait d’autres liberté, pour pérenniser la vie sur terre ? » (extrait à 7 minutes)

Alors pourquoi n’écoute-t-on pas les scientifiques climatologues quand on écoute les médecins ? Pourquoi acceptons-nous de tout changer du jour au lendemain alors que, pour des conséquences à prévoir pourtant bien pires, nous refusons des modifications bien moindre ?

TROP TARD

Aurélien Barrau souligne avec raison le double constat: dans les deux cas il s’agit bien 1) d’une vérité scientifique et 2) d’un choix politique. Dans le cas du Covid-19, les épidémiologistes nous ont prévenu (vérité scientifique) et le confinement est forcé par le gouvernement (choix politique coercitif sur la sphère économique et les citoyens). Dans le cas du réchauffement climatique, les climatologues nous préviennent à répétition (vérité scientifique) pourtant les mesures prises sont excessivement faibles (choix politique de laisser faire).

La différence fondamentale est que dans le cas de Covid-19, la crise est là : ou plutôt elle est exactement sur nous avec ses conséquences directes, visibles, inévitables. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : les scientifiques alertent depuis plus de 10 ans sur l’arrivée d’une telle pandémie ! Comme pour le réchauffement climatique ils n’ont juste pas été écoutés. L’oreille attentive n’a même pas été tendue en Décembre, Janvier ou Février quand la crise touchait la Chine puis l’Italie : non, il a fallu attendre Mars pour que la décision politique coercitive soit prise.

En temps normal l’action politique est d’abord tournée vers un but de réussite et de bonne santé économique. Toute donnée, aussi scientifique soit-elle, ne sera prise en compte que si elle va dans ce sens : et ainsi de notre beau système de valorisation de la recherche, mesurant sa réussite à l’aune du nombre d’entreprises créées, d’emplois, de chiffre d’affaire et de capitaux levés. Si les données scientifiques sont en contradiction avec ces priorités, c’est-à-dire changement climatique VS économie ou Covid-19 VS économie, alors l’action politique sera retardée au maximum et prise uniquement une fois contraints, une fois la crise sur nous. Pour Covid-19 comme pour le réchauffement climatique ça veut dire : trop tard.

L’IRRÉCONCILIABLE TRIO SCIENCE, SOCIÉTÉ, POLITIQUE

« Comment ? Nous nous gargarisons de la qualité de notre recherche, de nos technologies, mais nous n’écoutons pas nos scientifiques ? »

Pour faire simple, je vais m’intéresser à deux rôles communément endossés par l’institution scientifique : l’alerte et la création de technologies ou solutions.

Quand ils sont lanceurs d’alertes, les scientifiques ne sont plus les acteurs dociles et efficaces de la politique de recherche. L’alerte est un lieu de consensus entre science et société : les manifestations pour le climat en sont un exemple, tout comme Greta Thundberg qui demande aux politiciens d’écouter les scientifiques. L’alerte donc unit les scientifiques et les citoyens dans une lutte commune, mais laisse de côté le politique. Et face aux enjeux climatiques, comme face aux coronavirus, sonner l’alerte ne suffit pas, il faut des solutions efficaces (par exemple dans le cas des coronavirus, des médicaments…[2]). 

Les scientifiques ne peuvent bien sûr être qu’une partie de la solution. Ils peuvent indiquer, proposer, avancer mais pas prescrire ou choisir car toute décision aux implications collectives est précisément politique. L’invention de solutions scientifiques et leur mise en application est une véritable union des politiques publiques et de la science. Sauf qu’aujourd’hui en France et dans le reste du monde, elle passe par un système de valorisation de la recherche qui n’est pas adapté pour apporter des solutions à temps aux crises à venir [3] et qui laisse de côté la société civile. Notre système de recherche peut donner l’alerter – mais ne mène pas directement à l’action – et peut développer des solutions – mais aux mauvais problèmes (réjouissons-nous d’avoir à disposition pléthore d’objets connectés pour mesurer les données physiologiques de personnes en parfaite santé, mais pas de médicaments contre les coronavirus). Ses enjeux sont ceux du siècle passé : la compétition et la création de valeur économique. Il est obsolète pour les enjeux actuels : non pas qu’il soit mauvais en soi, mais parce qu’il n’a pas été créé pour ça et qu’il laisse devant la porte à la fois la société et ses citoyens.

La question n’est donc pas simplement celle de l’écoute (ou la non écoute) de politiciens / gouvernements / de la sphère politique des vérités scientifiques / des experts / de la science pour mettre en œuvre les solutions adéquates. La première sphère est tout à fait capable d’écouter la seconde quand cela est utile à son agenda ! La question est beaucoup plus profonde : il s’agit de la réinvention de tout le système de recherche et de valorisation pour aligner enfin ses buts avec les préoccupations actuelles des citoyens et les enjeux nouveaux de notre temps.

Réconcilier science, politique et société c’est aussi réconcilier le mode de l’alerte et celui de l’action (invention de solutions).

Les sciences citoyennes, l’innovation ouverte, l’invention d’une démocratie à 70 millions d’experts [4], sont autant de pratiques à explorer. Nous ne sommes qu’aux balbutiements de ces nouvelles façons de faire de la science, de la recherche et surtout de la valorisation. Pourtant, à mon sens, nous n’aurons jamais de réponses satisfaisantes aux questions posées en creux au début de cet article si nous ne modifions pas radicalement notre démocratie pour en faire un lieu où science, société et politique agissent de concert. C’est pour cela que ces pratiques, mêmes naissantes, sont nécessaires aux politiques publiques de recherche à venir [5] et doivent préfigurer une nouvelle norme, radicalement différente. 

[1] Vous pouvez visionner l’Entretiens Confinés du 14 avril par France Inter ici

[2] Bruno Canard, chercheur au CNRS s’indigne du fait qu’un médicament pourrait déjà être fonctionnel si les recherches sur la famille des coronavirus avaient été financées de façon continue depuis la crise du SARS, également causé par un coronavirus, en 2003

[3] La mise en place d’appel à projet « flash » pour financer en urgence des recherches sur le Covid-19 est révélateur. A quand un appel à projet flash pour découvrir en 3 mois comment restaurer la biodiversité ?

[4] L’expert au sens utilisé dans les pratiques de SoScience, prenant en compte différents régimes de savoirs, un article complet est à venir sur le sujet

[5] Notamment la future loi de programmation pour la recherche dont la discussion parlementaire a été retardé suite au Covid-19

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