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Doit-on faire la guerre aux virus ? Sortir les microbes de la dualité

Doit-on faire la guerre aux virus ? Sortir les microbes de la dualité

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Cet épisode est le premier épisode de la série Science VS Covid-19 enregistré le 20 avril 2020 sur Makesense TV.

Avec Marie-Sarah Adenis, co-fondatrice de PILI et Frédérique Aït-Touati, historienne des sciences. 

La métaphore guerrière : être en retard sur son temps ?

Dans la presse certaines voix ont rappelés, suite à la métaphore guerrière utilisée par le président Emmanuel Macron, que « Non, nous n’étions pas en guerre » puisqu’une guerre appelle une économie correspondante, qu’il y a de l’indécence à parler ainsi alors que dans d’autres pays de vrais guerres font rage, etc… Mais plus frappant à mon sens, Frédérique Aït Touati, en tant qu’historienne des sciences, pointe surtout l’anachronisme de cet imaginaire. Faire appel à la lutte contre les microbes, se mettre en guerre contre l’invisible, c’est revenir à l’imaginaire qui s’est construit après la guerre de Prusse, soit dans les années 1870 ! 150 ans : on fait difficilement plus en retard.

Bien sûr cette vision guerrière est aussi un outil au service d’une vision : Michel Foucault voit dans l’attitude de l’Etat qui entre en guerre pour nous protéger une justification même de la légitimité de l’Etat sécuritaire. [1] Malgré tout, cet imaginaire guerrier n’est pas l’apanage de notre gouvernement, il nous colle à la peau et on le retrouve dans l’imaginaire collectif qui associe facilement microbes et « armes bactériologiques ». Marie-Sarah Adenis vous propose de faire l’expérience de chercher l’émoji microbes, virus ou bactérie, dans vos téléphones portables. Vous ne le trouverez pas avec les animaux, les plantes et les forces de la nature (soleil, vent…), mais avec les armes, outils techniques ou scientifiques et autres objets !

Les avancées de la science pour réaliser les merveilles du vivant

Pourtant depuis le XIXème siècle nos connaissances ont bien avancé sur ces êtres invisibles, au point qu’on ne devrait plus pouvoir les regarder comme des ennemis. Marie-Sarah Adenis nous ouvre un monde de merveilles en nous rappelant que :

  • 8% de notre ADN est d’origine virale !

  • Se penser comme individus devient difficile car nos mécanismes fonctionnels nécessitent l’ensemble de notre microbiote qui constitue à peu près 50% de ce que nous sommes : pour chacune de vos cellules, vous hébergez aussi un micro-organisme. Sans eux, vous ne seriez pas vous !

  • Si vous aimez l’odeur des fleurs, sachez qu’il vous faut remercier les micro-organismes qui en sont à l’origine. Sans microbes, fini les plaisirs du parfum du printemps !

La plupart du temps, sans que nous le sachions, les micro-organismes qui nous entourent sont bien plus essentiels aux processus de vie que de mort. Nous sommes tous au cœur d’un réseau d’échanges et d’interdépendances permanentes avec les autres vivants dont les micro-organismes. Restreindre nos échanges (affectifs, commerciaux, productifs) et nos interactions aux seuls humains et aux machines que nous avons créés ne fait pas que nous couper de la « nature » mais nous coupe de la réalité de notre condition : organismes complexes et multiples plongés dans un monde qui n’est pas le fonds sur lequel nous agissons mais bien une partie vivante et intégrée à notre existence même.

Microbes : ennemis ou divinités ? Le faux problème

Redécouvrir la présence des micro-organismes seulement quand ils sont une gêne pour nous (par exemple dans le cadre d’une maladie dangereuse causée par un virus) amène à les diaboliser. Paul Valéry le dit si bien:

“Nous ne pensons que par hasard aux circonstances permanentes de notre vie ; nous ne les percevons qu’au moment qu’elles s’altèrent tout à coup.”
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (1931)

Pour autant, apprécier les cadeaux et merveilles dont ils sont à l’origine doit-il nous faire tomber dans une fascination sacralisante de ces êtres ? De nombreux imaginaires empruntent une pente simpliste: la nature sacrée et bienveillante, aux intentions bénéfiques, ou à tout le moins dotée d’un telos, d’un but, contre lequel l’humain n’aurait éthiquement pas le droit d’interférer. Entre l’Ennemi (tomber malade à cause des virus, tenter le monde aseptique, vivre entre humains et machines, sortir la nature de la ville, …) et le Sacré (fascination pour le vivant, croyance dans un développement harmonieux de la nature pourvu d’un but ou d’intentions, refus de principe des avancées scientifiques et techniques au prétexte d’une dérégulation de la nature), il faut trouver le juste milieu. Ou plutôt il faut sortir de cette dualité naïve pour revenir à une réalité plus complexe : tout ce qui vit est affaire d’écosystèmes et d’interrelations. Quelle est la nature de nos collaborations ? Quels sont les contrats que nous passons ? Voilà le chantier.

Un partenaire comme un autre ?

Dans notre projet Public-Planet Partnership (co-créé avec 3BL Associates), nous avons exploré cette possibilité : prendre les acteurs naturels (que ce soit bactéries, espèces, force (vagues de l’océan) ou énergie (soleil), écosystèmes) avec autant de sérieux que les partenaires économiques et penser dès le début d’un projet ce que chacun a à gagner à la relation qui s’installe ou se créé. Comment repenser nos relations économiques et commerciales “classiques” pour intégrer de nouveaux êtres vivants (microbes et pas que)? Partenaires commerciaux dans certains cas, concurrents dans d’autres, autant de catégories dans lesquelles il faudrait intégrer de nouveaux acteurs, déjà là mais impensés.

Avec Marie-Sarah Adenis prenons l’exemple de l’interaction qui se noue entre les bactéries et les humains qui les manipulent. [2]  PILI est une entreprise de biotechnologies qui s’appuie sur des bactéries pour produire des couleurs (par exemple pour colorer des vêtements). Elle nous raconte le moment où l’entreprise a décidé de remplacer les aliments des bactéries et de passer du sucre aux déchets organiques dans le but de réduire son empreinte environnementale. Les bactéries auraient pu « refuser cette offre » à la « table des négociations ». Marie-Sarah met en avant les intérêts communs qui existent entre les buts de PILI et le processus de vie des bactéries (se nourrir, se reproduire). On y entend l’attention, les questionnements, les inquiétudes qu’on peut nourrir avec des partenaires de travail, terme qu’elle propose d’ailleurs. Délice de l’exemple : « Dans le réacteur d’une entreprise de biotechnologie, les bactéries ont-elles le droit de se reposer ? » et Marie-Sarah Adenis de nous rappeler qu’une bactérie ne vit que 20 minutes… La question ne se pose donc manifestement pas en ces termes.

Dans le projet PPP nous citons souvent Thomas Berry : « Trees have tree rights » (Les arbres ont des droits d’arbre). Dans la même idée, Marie-Sarah Adenis cite Henri Michaux: « Le microbe n’a pas le temps d’examiner le biologiste ». Il ne faut jamais oublier que les relations ne sont pas symétriques, ce qui requiert une attention particulière à la nature de celles-ci. Si le reste du vivant doit entrer dans nos relations comme des partenaires de travail, il leur faudra peut-être un droit du travail spécifique ? Des entités comme la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande gagnent déjà une réalité juridique. Bien sûr, n’allons pas trop vite en besogne : l’imaginaire nécessaire est plus celui des peuples autochtones qui considéraient la rivière de cette façon depuis bien longtemps que celui de l’Europe d’après-guerre de 1870 !

Faire exploser les imaginaires

Intérêts communs à préserver lorsqu’on utilise des bactéries pour créer de nouveaux produits, intérêts divergents lorsqu’on cherche de nouvelles voies antimicrobiennes pour s’opposer au développement de bactéries pathogènes. Une piste à explorer donc. Pour autant, l’imaginaire du travail, du partenaire, de la relation rationnelle bien comprise ou du contrat juridique, n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres. Au contraire, après avoir fermé et contraints trop longtemps nos points de vue sur la “nature” (séparée de l’homme, à dominer), réinventer notre rapport au vivant ne passera pas simplement par l’opération symétrique: opposée mais fermée elle aussi. Pourquoi pas plutôt s’inspirer des arbres phylogénétiques, laisser l’espace toujours ouvert et permettre l’embranchement et l’évolution d’une multitudes d’imaginaires ? Quelle source de créativité massive à explorer : réinventer et multiplier nos modes de pensées du vivant, faire littéralement exploser le nombre d’imaginaires qui existent à son propos !

[1] Foucault, Michel. « Michel Foucault : La sécurité et l’état » (entretien avec R. Lefort), Tribune socialiste, 24-30 novembre 1977 ; repris dans Dits et écrits (Paris: Gallimard, 2001), tome 2, p. 385.

[2] Pour une lecture détaillée de ce type de partenariats, vous pouvez lire l’étude de cas sur un autre acteur : LanzaTech, attention étude en anglais.

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