Le sol, une notion au cœur des principaux enjeux de l’humanité

C'est à l'occasion du programme The Future Of Soils que se sont réunis le 21 avril 2017 Science et Société Civile en vue de créer des partenariats de recherche et d'innovation responsable.  Le thème central de la journée : Les sols, pour la vie! Au "carrefour des disciplines" et des enjeux des Objectifs du Développement Durable (ODD) de l'ONU, le sol est à l'épicentre de l'équilibre écologique et touche l'ensemble de notre société. Dans cette tribune, Nadia Ouddane rappelle l'importance des sols pour la préservation de l'environnement et de l'humanité, gardant bien à l'esprit l'intérêt de construire des synergies entre les différents acteurs de la société : chacun à sa place agit pour le bien commun, à son niveau.

Retrouvez ICI le dossier de 100 pages The Future Of Soils : enjeux et solutions.

 À la question pourquoi le climat n’a-t-il pas l’écho qu’il devrait avoir auprès de nos dirigeants, le philosophe Bruno Latour répondait : “[...] l’erreur est de parler “climat”. Le terme évoque quelque chose de trop lointain, dont on n’a pas à se préoccuper. Il faudrait en donner une définition plus proche, en le reliant aux notions de territoire et de sol.” [1].

Le climat serait donc une notion trop abstraite, aux contours mal définis et que l’on peine à relier à notre quotidien. Mais le sol, lui, l’est, palpable, un sol aux dégâts observables et mesurables. À l’échelle mondiale, on estime que 41 % des surfaces cultivées sont déjà dégradées et que 12 millions d’hectares disparaissent chaque année [2]. Partout, la question du sol est prégnante, du sud de l’Algérie au Burkina Faso, de l’Asie du Sud-Est à l’Afrique subsaharienne. Rien d’étonnant à cela, puisque cette question essentielle se situe au cœur des principaux enjeux de l’humanité. Si le sol revêt de tels enjeux, n’est-il pas urgent de conjuguer nos efforts pour le préserver et apporter des solutions innovantes ? Des défis aussi importants que la souveraineté alimentaire, la santé ou la gestion des sols, devront s’inscrire dans une démarche de développement soutenable pour la planète. Le 20 décembre 2013, l’ONU, appuyé par la FAO, adoptait la résolution A/RES/68/232 [3] faisant du 5 décembre, une journée mondiale des sols. Une manière de prendre acte de l’importance de cette ressource, de sensibiliser le public et d’inciter les États à une gestion durable des sols.

Le sol, c’est précisément ce thème fédérateur que SoScience a choisi pour la 3e édition de sa série The Future Of. Une journée de rencontres, organisée en collaboration avec l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Un sujet qui nous concerne tous, et qui a réuni chercheurs, entreprises, entrepreneurs sociaux et ONG, sur le campus de l’innovation de l’IRD le 21 avril dernier à Bondy. Une journée entière pour construire un futur, le nôtre, tout en préservant ce bien commun à tous. Alors était-ce un colloque de plus ? Non nullement, pas plus qu’une conférence aux multiples intervenants, tous experts dans leur domaine. Cela va bien plus loin, puisqu’il s’agissait rien de moins que de faire émerger de futures collaborations entre tous ces acteurs impliqués chacun à leur niveau sur la question des sols. En cela, la démarche de SoScience est innovante, en attestent les chercheurs avec lesquels j’ai eu le plaisir d’échanger au cours de cette journée. Il faut bien en convenir, il est assez rare de réunir autant de parties prenantes autour d’un sujet d’intérêt commun, et a fortiori des chercheurs et des acteurs de l’ESS. Tout concourait à placer cette journée sous le signe de l’innovation, y compris le lieu, le “Campus de l’innovation pour la planète”. Un lieu emblématique, inauguré en juin 2016, par l’IRD, qui affiche clairement son ambition de développer des coopérations entre chercheurs, ONG et entreprises afin de “créer les conditions d’une innovation responsable au service du développement”. Un ensemble cohérent pour des sciences ouvertes sur le monde.

 

On est en droit de se demander si une approche systémique ne serait pas l’idéal pour aborder une notion aussi vaste et complexe que le sol. En effet, le sol se définit différemment selon l’approche disciplinaire choisie, mais chaque discipline apporte une composante essentielle à la compréhension globale et la résolution des enjeux. Les liens existants entre chaque discipline ainsi que les interactions entre chaque facteur sont nombreux (facteur sociologie, économique, pratiques agricoles, géologie, territoire, etc.).

Le sol est au carrefour de disciplines telles que l’agronomie – sans doute la plus évidente, puisqu’elle concerne directement les activités agricoles – , la microbiologie ou encore la pédologie et l’hydrologie pour ne citer qu’elles. Cependant le sol touche tout autant, les aspects sociaux, économiques et culturels d’un territoire. Le sol ne peut donc se limiter à l’analyse de ses fonctions naturelles, il s’intègre dans un ensemble beaucoup plus vaste et déterminant pour l’humanité. Quant à Alain Brauman [4], il plaidait, lui, pour une approche holistique, lors de la présentation de ses travaux, pour déterminer la qualité d’un sol. Une approche multifonctionnelle et non-linéaire des sols qui tranche avec le cloisonnement habituel.

Le sol, c’est également le paysage, l’habitat, mais surtout le socle de notre alimentation. Le sol nous est si familier, qu’on oublie parfois sa fonction nourricière. 95% de nos aliments proviennent directement ou indirectement du sol [5]. On comprend aisément, qu’un sol anémié, qui ne produit plus d’aliments d’une qualité nutritionnelle suffisante, entraîne une malnutrition – cette forme courante de malnutrition communément appelée “la faim invisible” touchant déjà plus de 2 milliards de personnes dans le monde [6].

Aucune thématique n’a été occultée au cours de cette journée : désertification, pollution des sols, rôle essentiel du sol dans le changement climatique – y compris le problème de l’accaparement des terres agricoles. Un sujet transversal, abordé lors de l’Open Forum avec  notamment Christian Valentin [7] et Anne-Laure Sablé (ccfd-terre solidaire) [8]. Le sol est donc aussi un objet de convoitise et de conflits multiples, qui révèle des inégalités flagrantes en matière de propriété foncière. Pour préserver ce bien commun, peut-être pourrions-nous nous inspirer de la Bolivie et de l’Équateur, qui ont tous deux inscrit la Terre Mère, “Pacha Mama” [9] dans leur constitution et ainsi doté la nature de droits. En dehors de la dimension sociale, économique et culturelle, le sol revêt également une dimension spirituelle.

Le sol ne peut être enfermé dans une définition unique et nécessairement réductrice, le sol est un écosystème complexe, porteur d’enjeux environnementaux, sociaux et économiques.   

Les enjeux autour de la question des sols sont intrinsèquement liés, pour cette raison, il est indispensable de décloisonner les débats, de faire émerger des collaborations transdisciplinaires et transversales pour apporter des réponses pertinentes et pérennes.

C’est précisément l’ambition d’une telle rencontre, organisée par SoScience et l’IRD : ouvrir le débat, faire appel à l’intelligence collective et à la co-construction. Aucun chercheur, entrepreneur social ou ONG ne peut y arriver seul. Chacun a besoin de l’expertise d’un tiers, de connaissances complémentaires, qu'elles soient techniques, scientifiques ou issues de l’expérimentation sur le terrain face aux défis humains liés à la question des sols. Sarah Marniesse, directrice du département “Mobilisation de la recherche et de l’innovation” de l’IRD déclarait à ce propos en juin : “Les bonnes idées ne viennent pas, en général, d’un penseur isolé et génial, mais de l’échange avec des acteurs qui réfléchissent aux mêmes enjeux mais différemment.” [10]. Alors coopérons pour innover !

Nadia Ouddane

Notes

[1] “Les super-riches abandonnent le monde”. Extrait d’un entretien avec Bruno Latour, publié dans le Nouvel Observateur en mars 2017. Propos recueillis par Éric Aeschimann et Xavier de La Porte.

[2] FAO, 2011; Lal, 2001 ; UNCCD, 2011.

[3] Résolution A/RES/68/232, Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 20 décembre 2013 [sur la base du rapport de la Deuxième Commission (A/68/444)] 68/232. Journée mondiale des sols et Année internationale des sols.  Lien : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/68/232

[4] Alain Brauman, directeur de recherche IRD ECO&Sol. Biofunctool.

[5] FAO, 2011; Lal, 2001 ; UNCCD, 2011.

[6] Un rapport publié en octobre 2014 met en lumière l’existence d’une forme de malnutrition appelée “faim invisible”. (Rapport La Faim globale 2014 de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (International Food Policy Research Institute ou IFPRI).

[7] Christian Valentin, IEES Paris (Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris). Responsable du groupe “Sols” de l’AAF (Académie d’Agriculture de France).

[8] Anne-Laure Sablé est chargée de plaidoyer “souveraineté alimentaire et climat” pour l’association ccfd-terre solidaire.

[9] La Pachamama (Terre-Mère), étroitement liée à la fertilité dans la cosmogonie andine, est la déesse-terre dans certaines cultures présentes essentiellement dans l’espace correspondant à l’ancien empire inca. La figure de Pachamama est particulièrement forte chez les peuples Aymara et Quechua. Elle constitue une déesse majeure de la culture pré-inca Tiwanaku en Bolivie. Source : Wikipédia.

[10] Propos extraits de l’article publié dans le journal Libération “Des labos pour développer des coopérations”, par Laurent Joffrin, directeur de la publication de Libération et Coralie Schaub, en date du 6 juillet 2016.

Mélanie Marcel